Films de Sokourov

   La Voix solitaire de l'homme
Ce film est un essai de jeunesse. Il est pourtant parfaitement inutile - car évident - de recenser ce qui, plus tard, atteindra à une expression mature. L'homme sait déjà exactement ce qu'il veut : filmer la mort - ou plutôt : son approche -, construire chaque scène comme un dispositif préparatoire, confronter le corps de ses acteurs à leur disparition, faire un cinéma de l'acte final.
 

  la Maison des coeurs brisés / Insensibilité chagrine / Indifférence affligeante
Très lointainement inspiré par Bernard Shaw, Sokourov situe son film dans une optique non figurative où le récit se disloque, où des actualités d'époque (la guerre notamment) viennent ponctuer, déplacer la scène bourgeoise du drame des individus. Le film est en cinémascope et les actualités s'en trouvent aplaties, déformés : rapport d'étrangeté qui interdit la complaisance spectatorielle à la "réalité", à l'"horreur".

  Le Jour de l'éclipse
L'oeuvre la plus connue d'Alexandre Sokourov est étrange et pénétrante (...). Le cinéaste y déploie toute sa magie pour créer ce banal insolite, cette étrangeté familière, proche d'un surréalisme dépouillé de sa dimension baroque sous la menace d'une fin du monde. Images d'un bout du monde caniculaire, en sépia saturé, désert, vue aérienne d'une ville déjà vestige, mongoliens, figures prémonitoires d'une mutation catastrophique, enfant-ange tombé du ciel non par la disgrâce, mais de carence, et au beau milieu, un jeune médecin en stand-by, entre ici et nulle part...
 

  Sauve et protège / Madame Bovary
Emma vit dans le Caucase où exerce son époux, le docteur Bovary. Elle s'y ennuie, s'y endette et rêve de Paris, de beauté, d'absolu... Ni ses amants, ni son enfant... ne la retiendront à la vie. Emma était condamnée à vivre ce qu'elle a vécu et à s'empoisonner. Cette adaptation du grand roman de Flaubert a reçu le Grand Prix Festival de Dunkerque et le Prix d'Interprétation féminine en 1993.

  La Pierre
Devant le musée Tchekhov, un jeune homme apparemment en faction fait une rencontre mystique, presque érotique, avec un fantôme qui pourrait fort bien être celui de Tchekhov lui-même... Sokourov ne recule pas devant l'épopée, puisqu'il entreprend dans Kamen' de scander la vie elle-même. Une aventure de perception où le spectateur est invité à toucher le cinéma comme matière. A le toucher du regard.

  Pages cachées
Un corps sorti des "bas-fonds", mais sans le roman et les dialogues, une bande sonore qui murmure autre chose que la voix, mais qui inscrit le plan de l'éternité. Des êtres de ceux que l'on ne compte pas qui se jettent dans le vide, vers la mort sans doute. Une photo dans la durée pour que ce monde halluciné nous rappelle que tout vient de là, de cette profondeur, de ce réalisme.

  
Mère et fils
C'est l'inspiration la plus expérimentale du cinéaste (...) qui atteint sa plénitude dans ce film, où une mère et son fils vivent leurs derniers jours ensemble, au coeur d'un monde métamorphosé par l'intimité de leur échange, par la force que leur tendresse oppose, en vain, au temps qui passe, à la vieillesse, à la maladie, à la mort.
Un travail exceptionnel sur la couleur (des filtres peints et colorés créent des sensations, un sentiment d'étrangeté) donne l’impression de voir le monde à travers un filtre. Le monde est ainsi mis à distance. Nous sommes immergés. Non pas dans des vagues meurtrières, des hélices qui tournent au-dessus de nos pauvres têtes pour mieux nous écraser, le film de Sokourov n’obéit pas à une règle de spectacle titanesque. Tout au contraire, Mère et Fils transmet un univers, celui de la création, un monde, celui de l’amour. Peu importe qu’il s’agisse d’amour maternel et d’amour filial. Le cercle de l'humain est là : la naissance et la mort, l’acceptation de l'humain, l’acceptation de la fin, d’une finitude. Sokourov installe une ouverture, une sortie. C’est une sortie réelle, un bain d'humanité intime et impersonnel, car le fils porte la mère dans le monde, lui fait regarder le monde. Alors ainsi la boucle est bouclée. Elle avait mis le fils au monde, le fils va maintenant porter sa mère à son coucher.

  
Moloch
Il serait intéressant de savoir l'effet produit par le film sur un spectateur qui en ignore totalement l'intrigue. Mettons fin au suspense tout de suite. L'homme tant attendu, l'amoureux, n'est autre que le Führer, Adolphe Hitler en personne, venu rendre visite à sa maîtresse le temps d'une trop courte journée.
Si la simple vision d'une photo du dictateur suffit à vous glacer le sang, il est alors aisé d'imaginer le malaise ressenti devant ce film qui nous montre ce tristement célèbre personnage (très bien joué par un acteur possédé) tel que peu de gens l'ont vu : hésitant, fragile, mégalomane, probablement victime d'un profond déséquilibre... Il faut le voir hurler, manger, mimer un chef d'orchestre, sortir de sa douche habillé d'une simple serviette, et déféquer pour mesurer à quel point le dictateur est aujourd'hui devenu l'icône de la honte.


  
Taurus
Deuxième volet d'une trilogie programmée sur les Hommes de Pouvoir du XXième siècle. Après Moloch, qui disséquait une journée dans la vie amoureuse d'Hitler et Eva Braun, Sokourov s'attaque sans pudeur aucune à la lente décrépitude de Lénine dans les derniers mois de sa vie. Atteint de paralysie, Lénine voit le pouvoir lui échapper et tomber dans les mains d'un certain Staline. Une époque s'achève, une autre lui succède et ne tardera pas empirer elle aussi... Pour Sokourov, "les dictateurs sont des concentrés d'humanité, des qualités et défauts humains". Rencontre avec un ambitieux chirurgien de l'humanité.

  
L'arche Russe
L’ARCHE RUSSE relève d’abord d’une prouesse technique (seul Hitchcock l’avait fait auparavant) : le film est composé d’une prise de vue unique d’une heure trente, sans montage ni raccords, tournée au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. La caméra se déplace de salle en salle, s’arrête au détour d’un couloir sur une scène, une œuvre, un personnage, marquants ou anodins. La voix d’un visiteur anonyme, sorte de guide omniscient, se fait entendre, nous livre des pensées, des commentaires, et nous rappelle des faits ou des anecdotes qui jalonnèrent le passé de la Russie. Autant d’instants pris sur le vif, sortis de leur contexte, et pourtant agencés comme une chorale qui se joue en sourdine.

On a l’impression de feuilleter un album de souvenirs, de tourner les pages somptueuses de l’Histoire russe, marquée du sceau d’un faste décadent. L’intime et le grandiose s’entremêlent, l’intouchable et l’écorné, les tsars et les petites gens, à l’instar de l’impératrice Catherine II, saisie d’une envie pressante (on retrouve ici la touche de dérision propre à Sokourov lorsqu’il évoque les grands de ce monde), qui côtoie des touristes contemporains. Les portes s’ouvrent et se referment sur les pans d’une culture à la fois révolue et en pleine construction. L’unité de lieu est contrecarrée par un brouillage des repères temporels : la Russie d’hier et d’aujourd’hui se fond et se confond dans une évocation d’où ressort une passionnante réflexion sur le devenir d’une Nation jadis rayonnante et désormais engluée dans ses dysfonctionnements.

La mise en scène ressemble à un ballet orchestral, où des milliers de figurants valsent au rythme de la mémoire qui défile. Alexandre Sokourov rompt avec l’image trouble et granuleuse de ses précédents films (MOLOCH et TAURUS montraient les derniers jours d’Hitler et de Staline dans l’étendue de leur déconfiture) pour un éclairage lumineux, un regard vibrant de sincérité, un questionnement admirable de vérité sur le devenir de son pays. Un film-écran d’une authentique splendeur !

  
Père et fils
Deux hommes, le père et son fils, partagent le même appartement dans un pays indéterminé, à une époque non datée. »Mon film (tourné à Saint-Pétersbourg et Lisbonne) pourrait avoir été réalisé il y a 30 ans, ou dans 50, parce qu'il parle de relations humaines éternelles, de la dette que nous avons tous envers nos parents, ce poids lourd à porter pour chacun d'entre nous», explique le cinéaste.
La mère est morte il y a quelques années déjà. Le père est retiré de l'armée active. Son fils se prépare à y entrer. Il est victime de cauchemars auxquels son père tente de l'arracher. Oscillant sans cesse entre le rêve et la réalité, le long métrage de Sokourov, porté par la musique nostalgique de Andrei Sigle (avec lequel il avait déjà collaboré sur »Taurus») est un véritable poème pictural. Ses images aux tons sépia, le fin voile de brume qui les enveloppe constamment renvoient à l'univers de son compatriote Tarkovski ou de certains maîtres du muet comme Murnau ou Lang.
Sokourov emporte le spectateur dans un voyage onirique, à des années lumière du cinéma de consommation de masse contre lequel l'ancien étudiant de l'école de cinéma de Moscou, pétri de littérature du 19e siècle, entend lutter. »Je suis très alarmé par le fait que les films américains, souvent très mauvais, accaparent tout l'espace cinématographique de mon pays», a-t-il dit en conférence de presse. »Nous sommes tous balayés par les vagues de cette autre forme de totalitarisme».
Pour Sokourov, la production cinématographique est le symbole d'une époque marquée par la »dégradation de la moralité publique des gens. On était en droit d'adresser une multitude de reproches au système soviétique mais pas ça, je regrette ce rouleau compresseur qui nous écrase».
La tendresse charnelle qui lie le père et son fils ont amené certains spectateurs à y voir une relation homosexuelle, une preuve selon le cinéaste de l'altération du jugement du public occidental, un contresens total. »Voilà la preuve de l'impasse dans laquelle se trouve l'Occident, dit-il, en Russie, une telle interprétation serait impossible».
»J'ai simplement voulu montrer une relation humaine, chaleureuse, naturelle, tendre, qui devrait être la loi, celle qui fait qu'un fils restera toujours un enfant pour son père, même une fois parvenu à l'âge adulte. Il est de notre devoir de préserver la tendresse infinie qui existe dans les relations humaines». »Si nous échouons, nous perdrons notre humanité», ajoute le réalisateur dont les prochains projets sont un film sur Hiro Hito et le Japon de 1945 et un sujet inspiré par les romans de Thomas Mann et Goethe.

 

Retour en haut
 
Alexandre Sokourov et sa filmographie

 

 

Prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique (Fipresci) : Père et Fils, d'Alexandre Sokourov (Russie, sélection officielle Cannes 2003).

PÈRE ET FILS (Otets y sin)
Titre V.O : Otets y sin
Durée : 1h 23 mn - Russie - 2003
Réalisateur : Alexandre Sokourov
Avec Andrej Shetinin ,  Alexei Nejmyshev ,  Alexander Rasbach , 
Scénario : Alexandre Sokourov
Photo : Alexander Burov
Musique : Andrey Sigle
Production : Zero Films

 

 

Cinéaste russe habitué de la croisette, Alexandre Sokourov est un plasticien du 7e art, un artiste intéressé avant tout par la maîtrise et la perfection de la forme cinématographique. Né en 1951 à Podorvikha, Alexandre Sokourov signe son premier film de fiction La Voix solitaire de l’homme en 1978 après avoir réalisé de nombreux documentaires. Son œuvre est longtemps réservée à un public de cinéphiles exigeants jusqu’à la sortie remarquée du sublime Mère et fils en 1996. Après ce coup d’éclat, il attaque "sa grande œuvre", une ambitieuse trilogie sur les tyrans du 20e siècle. Moloch, le premier volet, consacré à Hitler, obtient le Prix du scénario en 1999 des mains de David Cronenberg. Taurus, portrait d’un Lénine vieillissant était en sélection officielle l’an passé.

 

Il existe deux espèces de cinéastes en Russie. L'une vit à Moscou, parcourt le monde, déjeune avec Poutine et cherche à séduire. Le Nikita Mikhaïlkov de Soleil trompeur et du Barbier de Sibérie en est l'unique exemple. L'autre vit à Saint-Pétersbourg, achève dans la douleur ses films, fuit les mondanités et tente de convaincre son auditeur. Comme Alexandre Sokourov, le cinéaste russe qui présente aujourd'hui son nouveau film, Père et fils, en compétition officielle à Cannes.

Quelques jours avant la projection de son film, Alexandre Sokourov se demandait encore pourquoi son film avait été sélectionné. «C'est la quatrième fois que je suis sélectionné, mais je pense toujours que je ne suis pas vraiment à ma place dans un show pareil, assure-t-il d'une voix posée, le regard masqué par de larges lunettes grises. Je n'y vais pas pour gagner, mais simplement parce que mes producteurs me l'ont demandé.»

Assis dans le fauteuil valétudinaire d'une pièce aux normes staliniennes des studios Lenfilms de Saint-Pétersbourg, Alexandre Sokourov n'a rien de «l'homme difficile», du «colérique» que décrit le milieu russe du cinéma. «Le cinéma russe est mort en Russie, et ceux qui tiennent les cordons de la bourse manquent de rigueur, estime-t-il. J'ai tendance à le leur rappeler, c'est pourquoi ils ont peur de moi.»

Père et fils est le deuxième opus d'une trilogie commencée en 1996 avec Mère et fils, en attendant Deux frères et une soeur, encore en gestation. Un retour à un cinéma «humain et intimiste», selon le cinéaste, après L'Arche russe, cet unique plan séquence tourné en une seule prise dans le musée de l'Ermitage et présenté l'an dernier à Cannes en marge de la sélection officielle. En faisant mieux que La Corde, de Hitchcock, qui comportait trois raccords, le cinéaste russe signait une prouesse technique et se faisait connaître hors de Russie. Ce sont la patience et le silence qui guident l'oeuvre de Sokourov. «La pause est la première lettre de l'alphabet cinématographique», estime ce nostalgique d'une époque où les films donnaient le temps à ses interprètes de se taire. «Respecter le rythme, le sentir, le comprendre, c'est un devoir envers le spectateur, mais il ne peut plus le comprendre, gâté qu'il est par le cinéma actuel. Un cinéma préférant le montage-clip et les musiques déstructurées.»

La violence à l'écran, dans un pays qui ne connaît pas la signalétique des films aux fins de protection des mineurs, c'est le cheval de bataille d'Alexandre Sokourov. «A force de parler, on finit par oublier qu'un film agit comme une arme. C'est d'un combat qu'il s'agit. Le sang emplit les écrans. Il faut opposer des images humaines à ces marchandises agressives et violentes. Je me sens de jour en jour de plus en plus seul, pas suivi par un quelconque cinéaste.» Et d'ajouter : «De toute façon, qui me connaît, à part Scorcese ?»

Formé à l'école du documentaire, les goûts d'Alexandre Sokourov le portent plus vers Le Peuple migrateur que vers Matrix Reloaded. Un triptyque trône en bonne place dans sa vidéothèque. Un film d'Eisenstein, La Grève, et deux documentaires : Man of Aran, tourné en 1934 par l'Irlandais Flaherty, et Un fascisme ordinaire, du russe Rom. Man of Aran constitue le premier documentaire jamais réalisé, et le second est une histoire du nazisme qui porte en creux une critique du système soviétique. «C'est un État totalitaire qui a produit la plus belle charge contre un autre totalitarisme, et, en même temps, elle s'est tirée dans le pied, s'amuse le cinéaste péterbourgeois. Le film a passé la censure, on ne sait pas pourquoi. C'était un régime qui produisait aussi des rebelles.» Souvenirs de jeunesse antisoviétique. En 1968, Alexandre Sokourov passe l'examen d'entrée à la faculté d'histoire de Nijni-Novgorod, sur les bords de la Volga. Sur les genoux de l'examinateur, un transistor crachote. Les chars de l'armée Rouge viennent d'investir Prague. «Je ne comprenais rien à ce qui se passait, regrette-t-il. Ensuite, j'ai étudié le doc à la faculté de cinéma. C'est l'époque où Soljenitsyne affrontait le régime, et pourtant, je n'ai pas pris le train de la contestation, j'étais trop jeune, pas armé pour affronter cela.»

Le jeune Sokourov s'oppose néanmoins à la direction de la faculté, ses premiers films sont mis à l'index et interdits de projection. Il est repéré par Andreï Tarkovski, cinéaste russe qui fait plus qu'autorité, aussi en délicatesse avec le pouvoir, et qui voit en Sokourov «un des rares génies du cinéma». Tarkovski l'impose à Saint-Pétersbourg dans les studios Lenfilms, où il tourne films et documentaires. En 1985, la perestroïka l'autorise enfin à montrer ses films.

Lauréat du prix du meilleur scénario de Cannes en 1999 pour Moloch, son film sur Hilter, Sokourov filme rarement des groupes. Les couples, chez lui, ne vivent que dans l'attente d'une inévitable séparation. Taureau, son film sur les derniers jours de Lénine, comme ses oeuvres de jeunesse, explore la mort qui rôde, la perte à venir. Un pessimisme qui semble l'accabler à chaque fois un peu plus. Depuis huit ans, Alexandre Sokourov connaît des problèmes de rétine, six opérations qui lui font craindre de perdre la vue. «Je ne sais pas combien de temps encore je ferai des films, prévient-il. Si j'avais su, il y a vingt ans, par quoi je passerai, je pense que j'aurais pris une autre route.»

 

Saint-Pétersbourg, Karim Talbi

 

 Etude

 

 Alexandre Sokourov - La force du condamné

par Olivier Joyard

 

Oeuvres de lenteur et de nuit, les films d'Alexandre Sokourov nous arrivent dans une étrange frénésie, sans rapport avec leur maturation difficile, éprouvante, leur fragilité extrême. Avant cela, ils furent d'abord invisibles. Après des études au V.G.I.K., l'école de cinéma moscovite, vers la fin des années 7O, Sokourov s'est adressé pendant des années à un public imaginaire. Tel un artiste de contrebande, encouragé par l'amitié et le soutien de Tarkovski, qui voyait en lui l'un des "rares génies du cinéma".De quoi le maître parlait-il ? De La Voix solitaire de l'homme(1978-87), peut-être, dédié à sa mémoire. De Maria (1975-1988), ou de L'Offrande du soir (1984), documentaires d'un nouveau genre et fictions hantées par une menace irrémédiable. Car Sokourov est l'homme d'une seule et grande idée. Comme un leitmotiv glacant, il y a la mort qui rôde, la perte à venir d'une présence magnifiée, même frêle et maladive. La pourriture du corps qui rejoint celle de l'âme. Cinéma sensuel et hypnotique, suspendu à un gouffre, tourné vers sa limite, vers l'instant crucial où tout disparaît, tout s'épuise. Comme rarement dans l'histoire du cinéma, la fabrication et l'expérience du film ressemblent ici à un acte préparatoire : un travail de deuil qui viendrait avant l'heure dite. Sokourov a la force d'un condamné lucide, conscient du déroulement tragique du temps, chantre d'une tristesse nécessaire qui autorise tous les lyrismes et toutes les flamboyances.

Au coeur d'une partie de son oeuvre, la forme évasive et libre de l'élégie, qui donne leurs titres à quelques films déchirants - notamment Elégie moscovite(1987) et Elégie russe (1992) - et cadre le désir du cinéaste d'évoquer, avec précision et patience, des trajectoires infimes. Sokourov filme rarement des groupes. Les couples, chez lui, ne vivent que dans l'attente d'une inévitable séparation - celui de Mère et fils (1997) par exemple. Ne restent que des êtres solitaires accablés par la perte - la mort d'un proche, d'un amour-, ou confrontés à l'horreur - le crime et la guerre -; lancés dans l'immensité d'un paysage, d'une ville, de l'Histoire qui les dépasse et dont ils portent seuls la marque. Leur errance est tragique, leurs voyages sans destination, mais leur enfermement n'a rien d'un amour dépité pour le vide. Le dénuement, la pauvreté dans lesquels ils existent sont toujours à la hauteur de l'intensité de leurs expériences sensorielles. Sokourov leur donne, c'est son unique offrande, un cadre,une place entre la nature et l'art qu'ils occupent en aventuriers humbles et fatigués.

Au-delà de la séparation insaisissable entre documentaire et fiction, il y a chez Sokourov deux tendances qui s'entrechoquent. L'une attachée à une forme de récit - Le Jour de l'éclipse (1988), Sauve et protège (1989) inspiré de Madame Bovary de Flaubert, Pages cachées(1993), d'après Crime et châtimentde Dostoïevski -, l'autre, plus proche du cinéma expérimental, marquée par d'incessantes recherches plastiques et parfois, un étonnant travail de montage - La Voix solitaire...notamment, Mère et fils, fils,et la plupart des élégies. Mais une telle séparation importe peu. D'abord parce que le cinéaste travaille toujours son sujet de prédilection - l'art comme instrument mélancolique -, ensuite parce qu'il est un homme de paradoxe, d'affrontements subtils, de glissements improbables entres les formes, les époques, les univers, qui rendent caduques tout discours définitif.

Il parle du cinéma comme d'un art mineur, retardé, de notre siècle comme d'un temps honteux, lâche et superflu. Sokourov regarde fermement ailleurs. Vers le passé, vers l'art et la littérature du XIXème siècle qu'il vénère, des grands auteurs russes au romantisme allemand, accompagnateurs tenaces de son parcours intime. Et le plus beau paradoxe, puisque c'est de cela dont il s'agit, est que cette attitude réactionnaire en fait un cinéaste exactement moderne, furieusement contemporain dans sa manière de faire naître son oeuvre à la lumière d'autres arts et d'autres temps. Le cinéma n'a rien d'un instrument autonome, soit. Mais nourrir un film actuel de la noirceur brutale de Malher, des inspirations ténébreuses de Friedrich ou de Hubert Robert ouvre un champ de liberté immense dont Sokourov est le plus grand ordonnateur.

Reste enfin le fantôme ultime, le spectre des spectres qui traverse l'ensemble de cette oeuvre, lui donne un souffle épique et une grandiloquence - même dans le plus petit des objets - qui achève d'en démontrer la splendeur. C'est l'amour de "l'âme russe" qui n'est pas la glorification nationaliste d'un mode de vie, mais la célébration de ce que Sokourov appelle "le pays de l'inspiration et de l'embellissement". C'est la force du souvenir, de la douleur imprimée au destin malheureux d'un peuple, au parcours chaotique d'une pensée. Voici un homme au chevet d'un grand malade dont on voit à chaque instant la trace, dans chaque personnage, derrière chaque colline, chaque ombre du ciel. Voici un cinéma unique et ambitieux, qui a la beauté poignante et cruelle d'une immense complainte.
 

Source : Alexandre Sokourov, Alexeï Guerman,
Darejan Omirbaev et la Nouvelle Vague Kazakh

Supplément Cahiers du Cinéma - Festival d'Automne à Paris

 Chronique

 

La chronique cinématographique d'Émile Breton : l'Arche russe.

Il y a d'abord l'exploit : l'Arche russe est un film d'une heure trente-cinq en une seule prise, sans montage, en un seul plan, sans reprendre souffle, car " le souffle, dit Sokourov, est l'instrument qui nous aide à accomplir une tâche artistique particulière ". Après une longue mise en place en effet, un calcul au millimètre des itinéraires choisis dans ce dédale, la disposition d'équipes aux points stratégiques de ce parcours, l'installation des acteurs dans les divers salons et passages où ils devaient se mettre à jouer à l'arrivée de la caméra, le dispositif mobile de tournage (une Steady Cam numérique) pouvait entreprendre cette étonnante visite des treize cents mètres de salles et de vestibules du musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Des mois de préparation, un jour de tournage. Admiration donc pour l'exploit, mais très vite la question qui se fit jour dans plus d'un article qui suivit la présentation du film à Cannes, le printemps dernier : tant d'efforts pour une exaltation du passé tsariste de la Russie ? Lecture assurément trop rapide : s'il est vrai que, lors de cette visite rêvée du musée, le réalisateur, invisible derrière l'oil ouvert de sa caméra, dialoguant avec l'un de ces érudits européens du XVIIIe siècle pour qui le voyage en Russie était parcours obligé, est le témoin fantôme de scènes qui se passèrent sous les tsars, c'est tout autre chose que dit non pas l'anecdote, mais le parcours du film, son dispositif.

Et il faut bien le prendre pour ce qu'il est : une hautaine affirmation de l'étendue et de la diversité des moyens artistiques du cinéma, avec la revendication d'une représentation du temps par d'autres voies que celles jusqu'alors utilisées. Aucun hasard : Sokourov l'a clairement dit dans un entretien qui ouvre le dossier de presse : " Le format de l'écran, la prise de vues, tout est dirigé par le fait de couper. Les monteurs, les producteurs accumulent le temps, puis le coupent à leur gré. Moi, je voulais essayer de m'adapter au fil du temps en tant que tel, sans avoir à le remanier selon mes envies. Je voulais tenter une coopération naturelle avec le temps, vivre cette heure et demie comme si ce n'était que la durée séparant l'inspiration de l'expiration d'un souffle. C'était la tâche artistique, la seule que je me sois fixée. "

On voit bien dès lors que ce n'est pas l'exploit technique qui est important, mais ce au service de quoi il est mis : un projet tout à la fois artistique d'approfondissement des connaissances. Parce qu'il est, lui Sokourov, derrière sa caméra furtive qui se glisse partout, le film ne se contente pas de montrer ces fastes d'un empire enterré, il dialogue avec ce passé. Un passé qu'il aime, le cinéaste, c'est assez évident dans ce mouvement comme de caresse amoureuse par lequel la " machine enregistreuse " s'approche de ses interlocuteurs morts, mais un passé dont il n'est pas dupe. Il y a plus d'un ridicule dans ces fastes surannés, et il suffira de l'ombre aperçue derrière une vitre dépolie de deux amoureux pour qu'on se dise que la vie n'est pas forcément du seul côté des splendeurs de cour. Dans un autre de ses plus beaux films, Mère et Fils (1996), Sokourov, un immense gaillard, portait dans ses bras sa mère malade vers les derniers rayons de soleil d'un parc. Elle lui montrait une photo de ses jeunes années et il s'attendrissait avec elle. Tout pourtant, dans la mélancolie de ce paysage peint délibérément en " aplats " hors de tout naturalisme, disait la mort proche.

Le grand gaillard qui parle avec sa mère la Russie serait, dans l'Arche russe, Sokourov lui-même, cinéaste qui s'engage à fond dans un jeu de quitte ou double à chacun de ses projets. À propos de Mère et Fils justement, pari sur la possibilité de faire un film " pictural ", il avait dit, parlant des peintres qu'il aimait : " Tous partageaient une conscience aiguë des limites de la toile. C'est très simple : ils savaient que la toile était le seul espace à leur disposition, de la même manière que moi, je sais que les films sont conçus pour un écran plat. Mes films sont faits en fonction de cette surface. C'est là qu'ils existent, et uniquement là. " (les Cahiers du cinéma, février 1997). Ici, ce n'est plus à l'espace de l'écran qu'il s'affronte, c'est au temps, cette autre matière première du cinéma. Et cela, on l'a vu, de la manière la plus délibérée qui soit.

Et c'est justement parce que, de par le mode exceptionnel de tournage qu'il a ici choisi, le cinéaste allant au-devant de ce (et de ceux, ses personnages) qu'il a bien à l'avance choisi de filmer, a un rôle plus actif que dans la plupart des autres films, ce film n'est pas un simple reflet du passé, mais une véritable conversation avec ce passé. Une conversation qui, au bout du compte, s'ouvre, sans que cela soit pesamment affirmé, sur une réflexion à propos du devenir de la Russie. On voit bien qu'il faut le lire avec une attention qui ne se porte pas uniquement sur le chatoiement des uniformes tsaristes.
 

Retour en haut

 
Ajouter le site à vos favoris | Webmaster | 
 

Toutes les images/wallpapers du site www.delrisco.com appartiennent à leur auteurs, toute utilisation commerciale est interdite. Toute image/wallpaper peut être enlevé sur simple demande de l'auteur.
Delrisco.com respecte la loi Informatique et Libertés de 1978. Vous disposez , en application de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, des droits d'opposition d'accès et de rectification des données vous concernant.
(c) 2002-2004 delrisco.com - tous droits réservés