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Paul Lafargue

 

La Croyance en Dieu

Paul Lafargue
(1909)

I
Religiosité de la bourgeoisie et irréligiosité du prolétariat

La libre-pensée bourgeoise, sous les auspices de deux illustres savants, Berthelot et Hoeckel, a dressé à Rome sa tribune en face du Vatican, pour tonner ses foudres oratoires contre le catholicisme qui, par son clergé hiérarchisé et ses dogmes, prétendus immuables, représente pour elle la religion.

Les libres-penseurs, parce qu’ils font le procès du Catholicisme, pensent-ils être affranchis de la croyance en Dieu, la base fondamentale de toute religion ? -- Croient-ils que la Bourgeoisie, la classe à laquelle ils appartiennent, peut se passer du Christianisme, dont le Catholicisme est une manifestation?

Le Christianisme, bien qu’il ait pu s’adapter à d’autres formes sociales, est, par excellence, la religion des sociétés qui reposent sur la propriété individuelle et l’exploitation du travail salarié ; c’est pourquoi il a été, est et sera, quoi qu’on dise et qu’on fasse, la religion de la Bourgeoisie. Depuis plus de dix siècles, tous ses mouvements, soit pour s’organiser, s’émanciper ou pousser au pouvoir une de ses nouvelles couches, s’accompagnent et se compliquent de crises religieuses ; elle a toujours mis les intérêts matériels dont elle cherchait le triomphe sous le couvert du Christianisme qu’elle déclarait vouloir réformer et ramener à la pure doctrine du divin Maître.

Les bourgeois révolutionnaires de 1789, s’imaginant qu’on pouvait déchristianiser la France, persécutèrent le clergé avec une vigueur sans égale : les plus logiques, pensant que rien ne serait fait tant que subsisterait la croyance en Dieu, abolirent Dieu par décret, comme un ci-devant fonctionnaire, et le remplacèrent par la déesse Raison. Mais dès que la Révolution eut jeté sa gomme, Robespierre rétablit par décret l’Etre suprême, le nom de Dieu étant encore mal porté ; et quelques mois après, les curés sortaient de leurs cachettes et ouvraient les églises où les fidèles s’entassaient, et Bonaparte, pour satisfaire la plèbe bourgeoise, signait le Concordat : alors naquit un christianisme romantique, sentimental, pittoresque et macaronique, accommodé par Chateaubriand aux goûts de la Bourgeoisie triomphante.

Les fortes têtes de la libre-pensée ont affirmé et affirment encore, malgré l’évidence, que la science désencombrerait le cerveau humain de l’idée de Dieu, en la rendant inutile pour comprendre la mécanique de l’univers. Cependant, les hommes de science, à quelques exceptions près, sont encore sous le charme de cette croyance : si dans sa propre science, un savant, selon le mot de Laplace, n’a pas besoin de l’hypothèse de Dieu pour expliquer les phénomènes qu’il étudie, il ne s’aventure pas à déclarer qu’elle est inutile pour se rendre compte de ceux qui ne rentrent pas dans le cadre de ses recherches ; et tous les savants reconnaissent que Dieu est plus ou moins nécessaire pour le bon fonctionnement des rouages sociaux et pour la moralisation des masses populaires . Non seulement l’idée de Dieu n’est pas complètement dissipée dans la tête des hommes de science, mais la plus grossière superstition fleurit, non dans les campagnes enténébrées et chez les ignorants, mais dans les capitales de la civilisation et chez les bourgeois instruits ; les uns entrent en pourparlers avec les esprits pour avoir des nouvelles d’outre-tombe, les autres s’agenouillent devant saint Antoine De Padoue pour retrouver un objet perdu, deviner le numéro gagnant de la loterie, passer un examen à l’Ecole Polytechnique, etc., consultent des chiromanciennes, des somnambules, des tireuses de cartes pour connaître l’avenir, interpréter les songes, etc. Les connaissances scientifiques qu’ils possèdent, ne les protègent pas contre la plus ignare crédulité.

Mais, tandis que dans toutes les couches de la Bourgeoisie le sentiment religieux reste vivace et se manifeste de mille façons, une indifférence religieuse irraisonnée, mais inébranlable, caractérise le Prolétariat industriel.

M. Booth, après une vaste enquête sur l’état religieux de Londres, "visité district par district, rue par rue et souvent maison par maison", constate que "la masse du peuple ne professe aucune sorte de religion et ne prend aucun intérêt aux cérémonies du culte... La grande fraction de la population qui porte le nom de classe ouvrière, et qui se meut entre la petite bourgeoisie et la classe des misérables, prise dans son ensemble, reste en dehors de l’action de toutes les sectes religieuses... Elle est arrivée à ne considérer les églises que comme les lieux de réunion de ceux qui ont de la fortune et de ceux qui sont disposés à accepter le patronage des gens placés dans une meilleure position qu’eux... La généralité des ouvriers de notre époque pensent plus à leurs droits et aux injustices qu’ils supportent qu’à leurs devoirs qu’ils ne remplissent pas toujours. L’humilité et la conscience d’être en état de péché ne sont peut-être pas naturelle à l’ouvrier" . Ces incontestables constatations de l’irréligion instinctive des ouvriers de Londres, que d’habitude on suppose si religieux, l’observateur le plus superficiel peut les faire dans les villes industrialisées de France : si l’on y rencontre des travailleurs qui simulent des sentiments religieux, ou qui les ont réellement, -- ceux-ci sont rares -- c’est que la religion se présente à leurs yeux sous la forme de secours charitables ; si d’autres sont de fanatiques libres-penseurs, c’est qu’ils ont eu à souffrir de l’ingérence du prêtre dans leurs familles ou dans leurs relations avec le patron.

L’indifférence en matière religieuse, le plus grave symptôme de l’irréligion, selon Lamennais, est innée dans la classe ouvrière moderne. Si les mouvements politiques de la Bourgeoisie ont revêtu une forme religieuse ou antireligieuse, on ne peut observer dans le Prolétariat de la grande industrie d’Europe et d’Amérique, aucune velléité d’élaboration d’une religion nouvelle pour remplacer le Christianisme, ni aucun désir de le réformer. Les organisations économiques et politiques de la classe ouvrière des deux mondes se désintéressent de toute discussion doctrinale sur les dogmes religieux et les idées spiritualistes, ce qui n’empêche pas de faire la guerre aux prêtres de tous les cultes, parce qu’ils sont les domestiques de la classe capitaliste.

Comment se fait-il que des bourgeois, qui reçoivent une éducation scientifique, plus ou moins étendue, soient encore prisonniers des idées religieuses dont se sont libérés des ouvriers qui en sont privés ?

II
Origines naturelles de l’idée de Dieu chez le sauvage

Pérorer contre le Catholicisme, comme les libres-penseurs, ou ignorer Dieu comme les positivistes, ne rend pas compte ni de la persistance de la croyance en Dieu, malgré le progrès et la vulgarisation des connaissances scientifiques, ni de la durée du christianisme, malgré les railleries de Voltaire, les persécutions des révolutionnaires et la critique des exégètes. Il est commode de pérorer et d’ignorer, et mal commode d’expliquer, car pour cela, on doit commencer par s’enquérir comment et pourquoi la croyance en Dieu et les idées spiritualistes se sont glissées dans la tête humaine, y ont pris racines et s’y sont développées ; et l’on ne peut trouver réponses à ces questions qu’en remontant à l’idéologie des sauvages, où sont nettement ébauchées les idées spiritualistes qui encombrent la cervelle des civilisés.

L’idée de l’âme et de sa survivance est une invention des sauvages, qui se sont octroyés un esprit immatériel et immortel pour expliquer les phénomènes du rêve. Le sauvage, qui ne doute pas de la réalité de ses rêves, s’imagine que, si pendant son sommeil il chasse, se bat ou se venge et que si au réveil il se retrouve à la place où il s’est couché, c’est qu’un autre lui-même, un
double comme il dit, impalpable, invisible et léger comme l’air, a quitté son corps endormi pour aller au loin chasser ou se battre ; et comme il lui arrive de voir en rêve ses ancêtres et ses compagnons défunts, il conclut qu’il a été visité par leurs esprits, qui survivent à la destruction de leurs cadavres.

Le sauvage, "cet enfant du genre humain" comme l’appelle Vico, a, ainsi que l’enfant, des notions puériles sur la nature ; il croit qu’il peut commander aux éléments comme à ses membres, qu’il peut, avec des paroles et des pratiques magiques, ordonner à la pluie de tomber, au vent de souffler, etc. ; si par exemple, il craint que la nuit le surprenne en route, il noue de certaine façon certaines herbes pour arrêter le soleil, comme le fît le Josué de la Bible avec une prière. Les esprits des morts ayant cette puissance sur les éléments à un plus haut degré que les vivants, il les invoque pour qu’ils produisent le phénomène quand il échoue à le déterminer. Un vaillant guerrier et un sorcier habile possédant plus d’action sur la nature que les simples mortels, leurs esprits, quand ils sont morts, doivent, par conséquent, avoir sur elle un plus grand pouvoir que les âmes des hommes ordinaires, le sauvage les choisit dans la foule des esprits pour les honorer avec des offrandes et de sacrifices et pour les supplier de faire pleuvoir, quand la sécheresse compromet les récoltes, de lui donner la victoire quand il entre en campagne, de le guérir quand il est malade. Les hommes primitifs, en partant d’une explication erronée du rêve, ont élaboré les éléments qui, plus tard, servirent à la création d’un Dieu unique, lequel n’est, en définitive, qu’un esprit plus puissant que les autres esprits.

L’idée de Dieu n’est ni une idée innée, ni une idée
a priori, mais une idée a posteriori, comme le sont toutes les idées, puisque l’homme ne peut penser qu’après être venu en contact avec les phénomènes du monde réel, qu’il explique comme il peut.

III
Origines économiques de la croyance en Dieu chez le bourgeois

On était en droit d’espérer que l’extraordinaire développement et vulgarisation des connaissances scientifiques et que la démonstration de l’enchaînement nécessaire des phénomènes naturels auraient établi l’idée, que l’univers, régi par la loi de la nécessité, était soustrait aux caprices d’une volonté humaine ou surhumaine et que, par conséquent, Dieu devenait inutile puisqu’il était dépouillé des multiples fonctions que l’ignorance des sauvages l’avait chargé de remplir ; cependant on est obligé de reconnaître que la croyance en Dieu, pouvant à sa guise bouleverser l’ordre nécessaire des choses, subsiste encore chez les hommes de sciences et qu’il se rencontre des bourgeois instruits qui lui demandent, comme les sauvages, des pluies, des victoires, des guérisons, etc.

Même si les savants étaient parvenus à créer dans les milieux bourgeois la conviction que les phénomènes du monde naturel obéissent à la loi de nécessité, de sorte que déterminés par ceux qui les précèdent, ils déterminent ceux qui les suivent, il resterait encore à démontrer que les phénomènes du monde social sont, eux aussi soumis à la loi de nécessité. Mais les économistes, les philosophes, les moralistes, les historiens, les sociologues et les politiciens, qui étudient les sociétés humaines et qui, même, ont la prétention de les diriger, ne sont pas parvenus et ne pouvaient pas parvenir à faire naître la conviction que les phénomènes sociaux relèvent de la loi de nécessité, comme les phénomènes naturels ; et c’est parce qu’ils n’ont pu rétablir cette conviction que la croyance en Dieu est une nécessité pour les cerveaux bourgeois, même les plus cultivés.

Le déterminisme philosophique ne règne dans les sciences de la nature que parce que la bourgeoisie a permis à ses savants d’étudier librement le jeu des forces naturelles, qu’elle a tout intérêt à connaître, puisqu’elle les utilise à la production de ses richesses : mais à cause de la situation qu’elle occupe dans la société, elle ne pouvait accorder la même liberté à ses économistes, philosophes, moralistes, historiens, sociologues et politiciens, et c’est pour cela qu’ils n’ont pu transporter le déterminisme philosophique dans les sciences du monde social. L’église catholique, pour une pareille raison, avait autrefois interdit la libre étude de la nature ; et il a fallu renverser sa domination sociale pour créer les sciences naturelles.

Le problème de la croyance en Dieu de la Bourgeoisie ne peut être abordé que si l’on a une notion exacte de son rôle dans la société.

Le rôle social de la Bourgeoisie moderne n’est pas de produire des richesses mais de les faire produire par les travailleurs salariés, de les accaparer et de les distribuer entre ses membres, après avoir abandonné à leurs producteurs manuels et intellectuels, juste de quoi se nourrir et se reproduire.

Les richesses enlevées aux travailleurs forment le butin de la classe bourgeoise. Les guerriers barbares après la prise et le sac d’une ville, mettaient en commun les produits du pillage, les divisaient en parts aussi égales que possible et les distribuaient par voie du sort entre ceux qui avaient risqué leur vie pour les conquérir.

L’organisation de la société permet à la Bourgeoisie de s’emparer des richesses, sans qu’aucun de ses membres soit forcé de risquer sa vie : la prise de possession de ce colossal butin, sans encourir de dangers, est un des plus grands progrès de la civilisation. Les richesses dérobées aux producteurs ne sont pas divisées en parts égales, pour être distribuées par voie du sort ; elles sont réparties sous forme de loyers, rentes, dividendes, intérêts et profits industriels et commerciaux proportionnellement à la valeur de la propriété mobilière ou immobilière, c’est-à-dire à la grandeur du capital que chaque bourgeois possède.

La possession d’une propriété, d’un capital et non celle de qualités physiques, intellectuelles ou morales est la condition
sine qua non pour recevoir une part dans la distribution des richesses. Un enfant au maillot, tout aussi bien qu’un adulte, peut avoir droit au partage des richesses ; un mort le possède tant qu’un vivant n’est pas devenu titulaire de son bien. La distribution ne se fait pas entre hommes, mais entre propriétaires. L’homme est zéro ; la propriété seule compte.

On a assimilé à tort la lutte darwinienne que les animaux se livrent entre eux pour se procurer des moyens de subsistance et de reproduction, à celle qui est déchaînée entre les bourgeois pour le partage des richesses. Les qualités de force, courage, agilité, patience, ingéniosité, etc., qui assurent la victoire à l’animal font parties intégrantes de son organisme, tandis que la propriété qui donne au bourgeois une part des richesses qu’il n’a pas produites, n’est pas incorporée à son individu. Cette propriété peut croître ou décroître et lui procurer par conséquent une part plus ou moins grosse sans que sa croissance ou décroissance soient occasionnées par l’exercice de ses qualités physiques ou intellectuelles. Tout au plus, pourrait-on dire que la fourberie, l’intrigue, le charlatanisme, en un mot, les qualités mentales les plus inférieures, permettent aux bourgeois de prendre une part plus forte que celle que la valeur de son capital lui autorise de prélever ; dans ce cas, il filoute ses confrères bourgeois. Si donc la lutte pour la vie peut, en nombre de circonstances, être une cause de progrès pour les animaux, la lutte pour les richesses est une cause de dégénérescence pour les bourgeois.

La mission sociale de s’emparer des richesses produites par des salariés fait de la bourgeoisie une classe parasitaire : ses membres ne concourent pas à la création de richesses, à l’exception de quelques-uns dont le nombre diminue sans cesse, et le travail qu’ils fournissent ne correspond pas à la part de richesse qui leur échoit.

Si le christianisme, après avoir été dans les premiers siècles, la religion des foules mendiantes, que l’Etat et les riches entretenaient par des distributions quotidiennes de vivres, est devenue celle de la Bourgeoisie, la classe parasitaire par excellence, c’est que le parasitisme est l’essence du christianisme. Jésus, dans le sermon sur la Montagne, a magistralement exposé son caractère ; c’est là qu’il formule le "Notre Père", la prière que chaque fidèle doit adresser à Dieu pour lui demander son "pain quotidien", au lieu de le demander au travail, et afin qu’aucun chrétien, digne de ce nom, ne soit tenté de recourir au travail pour obtenir les choses nécessaires à la vie, le Christ ajoute : "regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent et votre Père Céleste les nourrit... Ne vous inquiétez donc point et ne dites point que mangerons-nous demain, que boirons-nous, de quoi serons-nous vêtus ? Votre Père céleste connaît que vous avez besoin de toutes ces choses." Le Père céleste de la Bourgeoisie est la classe des salariés manuels et intellectuels ; elle est le Dieu qui pourvoit à tous ses besoins.

Mais la Bourgeoisie ne peut admettre son caractère parasitaire, sans signer en même temps son arrêt de mort : aussi tandis qu’elle laisse la bride sur le cou à ses hommes de science, pour que, sans être gênés par aucun dogme, ni arrêtés par aucune considération, ils se livrent à l’étude la plus libre et la plus approfondie des forces de la nature, qu’elle applique à la production de richesses, elle interdit à ses économistes, philosophes, moralistes, historiens, sociologues et politiciens, l’étude impartiale du monde social et les condamne à la recherche des raisons qui pourraient servir d’excuses à sa phénoménale fortune . Préoccupés par le seul souci des rémunérations reçues ou à recevoir, ils se sont mis avec entrain à chercher si par un heureux hasard, les richesses sociales n’auraient pas d’autres sources que le travail salarié et ils ont découvert que le travail, l’économie, l’ordre, l’honnêteté, le savoir, l’intelligence et bien d’autres vertus encore, des bourgeois industriels, commerçants, propriétaires fonciers, financiers, actionnaires et rentiers, concourraient à la production d’une manière autrement efficace que le travail des salariés manuels et intellectuels, et que pour cela ils ont le droit de prendre la part du lion et de ne leur laisser que la part de la bête de somme.

Le bourgeois les écoute en souriant parce qu’ils font son éloge, il répète même ses impudentes assertions et les déclare vérités éternelles ; mais quelque mince que soit son intelligence, il ne peut les admettre dans son for intérieur, car il n’a qu’à regarder autour de lui pour s’apercevoir que ceux qui travaillent leur vie durant, s’ils ne possèdent pas de capital, sont plus pauvres que Job et que ceux qui ne possèdent pas que le savoir, l’intelligence, l’honnêteté, et qui exercent ces qualités, doivent borner leur ambition à la pitance quotidienne et rarement à quelque chose au delà. Il se dit alors : "si les économistes, les philosophes et les politiciens qui ont beaucoup d’esprit et de littérature, n’ont pu malgré leurs consciencieuses recherches, trouver des raisons plus valables pour expliquer les richesses de la Bourgeoisie, c’est qu’il y a de la gabegie dans l’affaire, des causes inconnues dont on ne peut sonder les mystères." Un
Inconnaissable d’ordre social se dresse devant le bourgeois.

Le bourgeois, pour la tranquillité de son ordre social, a intérêt à ce que les salariés croient que ses richesses sont le fruit de ses innombrables vertus, mais en réalité, il se moque autant de savoir qu’elles sont les récompenses de ses qualités, que d’apprendre que les truffes qu’il mange aussi voracement que le cochon, sont des champignons cultivables ; une seule chose lui importe, c’est de les posséder, et ce qui l’inquiète c’est de penser qu’il peut les perdre sans qu’il y ait de sa faute.

Il ne peut s’empêcher d’avoir cette désagréable perspective, puisque même dans le cercle étroit de ses connaissances, il a vu des individus perdre leurs biens, tandis que d’autres devenaient riches, après avoir été dans la gêne. Les causes de ces revers et de ces fortunes lui échappent, aussi bien qu’à ceux qui les ont éprouvés. En un mot il constate un continuel va et vient des richesses dont les causes sont pour lui du domaine de l’Inconnaissable et il est réduit à attribuer ces changements de fortune à la chance, au hasard .

Il n’est pas possible d’espérer que le bourgeois parvienne jamais à une notion positive des phénomènes de la distribution des richesses, parce qu’à mesure que la production mécanique se développe, la propriété se
dépersonnalise et revêt la forme collective et impersonnelle des Sociétés par actions et obligations, dont les titres finissent par être entraînés dans le tourbillon de la Bourse. Là, ils passent de mains en mains, sans que les acheteurs et vendeurs aient vu la propriété qu’ils représentent et sachent exactement le lieu géographique où elle est située. Ils sont échangés, perdus par les uns et gagnés par les autres, d’une manière qui se rapproche tellement du jeu, que les opérations de la Bourse portent le nom de jeu. Tout le développement économique moderne tend de plus en plus à transformer la société capitaliste en une vaste maison de jeu internationale où les bourgeois gagnent et perdent des capitaux grâce à des événements qu’ils ignorent et qui échappent à toute prévision, à tout calcul et qui leur semblent tenir de la chance, du hasard. L’Inconnaissable trône dans la société bourgeoise, comme dans une maison de jeu.

Le jeu, qui à la Bourse se montre sans déguisements, a toujours été une des conditions du commerce et de l’industrie : leurs aléas sont si nombreux et si imprévus, que souvent les opérations les mieux conçues, calculées et conduites échouent, tandis que d’autres, entreprises à la légère et à la va comme je te pousse, réussissent. Ces succès et insuccès, dus à des causes inattendues, généralement inconnues et paraissant ne relever que du hasard, prédisposent le bourgeois à la mentalité du joueur ; le jeu de la Bourse fortifie et avive cette prédisposition. Le capitaliste dont la fortune est placée en valeurs de Bourse, qui ignore le pourquoi les variations de leurs prix et dividendes, est un joueur professionnel. Or le joueur, qui ne peut attribuer ses gains ou ses pertes qu’à la veine ou à la déveine, est un individu éminemment superstitieux : les habitués des maisons de jeu ont tous des charmes magiques pour conjurer le sort ; l’un marmotte une prière à saint Antoine de Padoue ou à n’importe quel esprit du ciel, un autre ne ponte que lorsque telle couleur a gagné, un autre tient de la main gauche une patte de lapin, etc.

L’Inconnaissable d’ordre social enveloppe le bourgeois, comme l’Inconnaissable d’ordre naturel environnait le sauvage ; tous les actes de la vie civilisée ou presque tendent à développer chez lui l’habitude superstitieuse et mystique de tout rapporter au hasard, qui existe chez le joueur de profession. Par exemple le Crédit, sans lequel aucun commerce et aucune industrie ne sont possibles, est un acte de foi au hasard, à l’inconnu, que fait celui qui le donne, puisqu’il n’a nulle garantie positive qu’à l’échéance celui qui le reçoit pourra tenir ses engagements ; sa solvabilité dépendant de mille et un accidents aussi imprévus qu’inconnus.

D’autres phénomènes économiques quotidiens insinuent dans l’esprit bourgeois la croyance en une force mystique sans support matériel, détachée de toute substance. Le billet de banque, pour ne citer qu’un exemple, incorpore une force sociale si peu en rapport avec son peu de substance, qu’il prépare l’intelligence bourgeoise à l’idée d’une force qui existerait indépendamment de la matière. Ce misérable chiffon de papier qu’on ne dédaignerait ramasser, n’était sa puissance magique, donne à qui le possède ce qu’il y a de plus matériel et désirable dans le monde civilisé : pain, viandes, vin, maisons, terres, chevaux, femmes, santé, considération et honneurs etc., les plaisirs des sens et les jouissances de l’esprit ; Dieu ne saurait faire davantage. La vie bourgeoise est tissée de mysticisme .

Les crises du commerce et de l’industrie dressent devant le bourgeois terrifié, des forces incontrôlées d’une si irrésistible puissance qu’elles sèment d’aussi épouvantables désastres que la colère du Dieu chrétien. Quand elles se déchaînent dans le monde civilisé, elles ruinent les bourgeois par milliers et détruisent les produits et les moyens de production par centaines de millions. Les économistes enregistrèrent depuis un siècle leur retour périodique, sans pouvoir émettre une hypothèse plausible sur leur provenance. L’impossibilité de trouver sur terre leurs causes, a suggéré à des économistes anglais l’idée de les chercher dans le soleil ; ses tâches, disent-ils, en détruisant par la sécheresse les récoltes de l’Inde, diminueraient la puissance d’achat des marchandises européennes et détermineraient les crises. Ces graves savants nous ramènent scientifiquement à l’astrologie judiciaire du moyen âge, qui subordonnait à la conjonction des astres les événements des sociétés humaines et à la croyance des sauvages en l’action des étoiles filantes, des comètes et des éclipses de lune sur leurs destinées.

Le monde économique fourmille pour le bourgeois d’insondables mystères, que les économistes se résignent à ne pas approfondir. Le capitaliste, qui grâce à ses savants, est parvenu à domestiquer les forces naturelles, est tellement ahuri par les incompréhensibles effets des forces économiques, qu’il les déclare incontrôlables, comme l’est Dieu, et il pense que plus sage est de supporter avec résignation les malheurs qu’elles infligent et d’accepter avec reconnaissance les bonheurs qu’elles accordent. Il dit avec Job : "l’Eternel me l’avait donné, l’Eternel me l’avait ôté, que le nom de l’Eternel soit béni." Les forces économiques lui apparaissent fantasmagoriquement comme des êtres bienfaisants et malfaisants .

Les terribles inconnus d’ordre social qui environnent le bourgeois et qui, sans qu’il sache pourquoi et comment, le frappent, dans son industrie, son commerce, sa fortune, son bien-être, sa vie, sont pour lui aussi troublants que l’étaient pour le sauvage les inconnus d’ordre naturel, qui ébranlaient et surchauffaient son exubérante imagination. Les anthropologistes attribuent la sorcellerie, la croyance à l’âme, aux esprits, et en Dieu de l’homme primitif, à son ignorance du monde naturel : la même explication est valable pour le civilisé, ses idées spiritualistes et sa croyance en Dieu, doivent être attribuées à son ignorance du monde social. L’incertaine continuité de sa prospérité et les inconnaissables causes de ses fortunes et infortunes, prédisposent les bourgeois à admettre, ainsi que le sauvage, l’existence d’êtres supérieurs, qui selon leurs fantaisies agissent sur les phénomènes sociaux, pour qu’ils soient favorables ou défavorables, comme le disent Théognis et les livres de l’Ancien Testament ; et c’est pour les propitier qu’il se livre aux pratiques de la plus grossière superstition, qu’il communique avec les esprits de l’autre monde, qu’il brûle des cierges devant les saintes images et qu’il prie le Dieu trinitaire des chrétiens ou le Dieu unique des philosophes.

Le sauvage, vivant dans la nature, est surtout impressionné par les inconnus d’ordre naturel, qui au contraire inquiètent médiocrement le bourgeois : celui-ci ne connaît qu’une nature d’agrément, décorative, taillée, sablée, ratissée, domestiquée. Les nombreux services que la science lui a rendus pour son enrichissement, et ceux qu’il attend encore d’elle ont fait naître dans son esprit une foi aveugle dans sa puissance, il ne doute pas qu’elle finira un jour par résoudre les inconnus de la nature et même par prolonger indéfiniment sa vie, comme le promet M. Metchnikoff, le microbomaniaque : mais il n’en est pas de même pour les inconnus du monde social, les seuls qui le troublent ; il n’admet pas qu’il soit possible de les comprendre. Ce sont les inconnaissables du monde social et non ceux du monde naturel, qui insinuent dans sa tête, peu imaginative, l’idée de Dieu, qu’il n’a pas eu la peine d’inventer et qu’il a trouvée toute prête à être appropriée. Les incompréhensibles et insolubles problèmes sociaux rendent Dieu si nécessaire qu’il l’aurait inventée, s’il avait été besoin.

Le bourgeois, troublé par le va-et-vient déconcertant des fortunes et des infortunes et par le jeu inintelligible des forces économiques, est par surcroît confusionné par la brutale contradiction de sa conduite et celle de ses confrères avec les notions de justice, de morale, de probité qui courent les rues ; il les répète sentencieusement, mais il se garde de régler sur elles ses actions, bien qu’il réclame aux personnes qui entrent en rapport avec lui de s’y conformer strictement. Par exemple, si le négociant livre au client une marchandise avariée ou falsifiée, il veut être payé en bonne et saine monnaie ; si l’industriel filoute l’ouvrier sur le métrage de son travail, il exige qu’il ne perde pas une minute de sa journée pour laquelle il le salarie ; si le bourgeois patriote, tous les bourgeois sont patriotes, s’empare de la patrie d’un peuple plus faible, il a pour dogme commercial l’intégrité de sa patrie, qui selon le mot de Cecil Rhodes est
une raison sociale. La justice, la morale et les autres principes plus ou moins éternels ne sont valables pour le bourgeois que s’ils servent ses intérêts ; ils sont donc à double face, l’une indulgente et souriante qui le regarde et l’autre renfrognée et impérative, qui est tournée vers autrui.

La perpétuelle et générale contradiction entre les actes et les notions de justice et de morale, que l’on croirait de nature à ébranler chez les bourgeois l’idée d’un Dieu justicier, la consolide au contraire et prépare le terrain pour celle de l’immortalité de l’âme, qui s’était évanouie chez les peuples arrivés à la période patriarcale ; cette idée est entretenue, fortifiée et constamment avivée chez le bourgeois par son habitue d’attendre une rémunération pour tout ce qu’il fait et ne fait pas . Il n’emploie des ouvriers, il ne fabrique des marchandises, ni ne vend, achète, prête de l’argent, rend un service quelconque, que dans l’espoir d’être rétribué, de tirer un bénéfice. La constante attente d’un profit fait qu’il n’accomplit aucune action pour le plaisir de l’accomplir, mais pour encaisser une récompense : s’il est généreux, charitable, honnête, ou même s’il se borne à n’être pas déshonnête, la satisfaction de sa conscience ne lui suffit pas ; il lui faut une rétribution pour être satisfait et pour ne pas se croire la dupe de ses bons et na&iulm;fs sentiments ; s’il ne reçoit pas sur terre sa récompense, ce qui est généralement le cas, il compte l’obtenir au ciel. Non seulement il attend une rémunération pour ses bonnes actions, et pour son abstention des mauvaises, mais il espère une compensation pour ses infortunes, ses insuccès, ses déboires et même ses chagrins. Son Moi est tellement envahissant que pour le contenter il annexe le ciel à la terre. Les injustices dans la civilisation sont si nombreuses et si criantes, et celles dont il est victime prennent à ses yeux des proportions si démesurées que sa jugeote ne peut admettre qu’elles ne seront pas un jour réparées et ce jour ne peut luire que dans l’autre monde : ce n’est qu’au ciel qu’il a l’assurance de recevoir la rémunération de ses infortunes. La vie après la mort devient pour lui une certitude, car son Dieu bon, juste et agrémenté de toutes les vertus bourgeoises ne peut faire autrement que de lui accorder des récompenses pour ce qu’il a fait et n’a pas fait, et des réparations pour ce qu’il a souffert : au tribunal de commerce du ciel, les comptes qui n’ont pu être réglés sur terre seront apurés.

Le bourgeois n’appelle pas injustice l’accaparement des richesses créées par les salariés ; ce vol est pour lui la justice même ; et il ne peut concevoir que Dieu ou n’importe qui ait sur ce sujet une autre opinion. Néanmoins, il ne croit pas qu’on viole la justice éternelle, quand on permet aux ouvriers d’avoir le désir d’améliorer leurs conditions de vie et de travail ; mais comme il sait pertinemment que ces améliorations devront être réalisées à ses dépens, il pense qu’il est d’une sage politique de leur promettre une vie future, où ils vivront en bombance, comme des bourgeois. La promesse du bonheur posthume est pour lui la plus économique manière de donner satisfaction aux réclamations ouvrières. La vie par delà la mort, qu’il se plaît d’espérer pour contenter son Moi, se change en instrument d’exploitation.

Du moment que c’est dans le ciel, que les comptes de la terre seront définitivement réglés, Dieu devient nécessairement un juge ayant à sa disposition un Eldorado pour les uns et un bagne pour les autres, comme l’assure le Christianisme après Platon . Le juge céleste rend ses arrêts d’après le Code judiciaire de la civilisation, additionné de quelques lois morales qu’on n’a pu y faire figurer, à cause de l’impossibilité d’établir l’offense et d’en faire la preuve.

Le bourgeois moderne n’est surtout préoccupé que des rémunérations et compensations d’outre-tombe; il porte un médiocre intérêt au châtiment des méchants, c’est-à-dire des gens qui lui ont fait des torts personnels. L’enfer chrétien l’inquiète un peu, d’abord parce qu’il est convaincu qu’il n’a rien fait, ni peut rien faire pour le métier et ensuite parce qu’il a un ressentiment de courte haleine contre les confrères qui ont fauté contre lui. Il est toujours disposé à renouer avec eux des relations d’affaires ou de plaisir s’il y voit son profit ; il a même une certaine estime pour ceux qui l’ont dupé, parce que, après tout, ils ne lui ont fait que ce qu’il leur a fait ou aurait voulu leur faire. Tous les jours dans la société bourgeoise, on voit des individus, dont les filouteries avaient fait scandale et qu’on aurait cru perdus à jamais, revenir à la surface et acquérir une position honorable ; on ne leur demande que d’avoir de l’argent pour recommencer les affaires et les honnêtes profits .

L’enfer ne pouvait être inventé que par des hommes et pour des hommes torturés par la haine et la passion de la vengeance. Le Dieu des premiers chrétiens est un impitoyable bourreau, qui prend un savoureux plaisir à se repaître de la vue des supplices infligés pendant l’éternité aux infidèles, ses ennemis. "Le seigneur Jésus, dit saint Paul, se révélera au ciel avec les anges de sa puissance, avec des flammes de feu flamboyantes, exerçant la vengeance contre ceux qui ne connaissent pas Dieu et qui n’obéissent pas à l’évangile : ils seront punis d’une peine éternelle devant la face de Dieu et devant la gloire de sa puissance. " (II,
Tess., I. 6-9) Le chrétien d’alors espérait d’une foi aussi fervente la récompense de sa piété que la punition de ses ennemis, qui devenaient les ennemis de Dieu. Le bourgeois ne nourrissant plus ces féroces haines, la haine ne rapporte pas de profits, n’a plus besoin d’un enfer pour assouvir sa vengeance, ni d’un Dieu bourreau pour châtier les confrères qui l’ont roulé.

La croyance de la Bourgeoisie en Dieu et en l’immortalité de l’âme est un des phénomènes idéologiques de son milieu social : on ne l’en débarrassera qu’après l’avoir dépossédé de ses richesses volées aux salariés, et qu’après l’avoir transformée de classe parasitaire en classe productive.

La Bourgeoisie du XVIII
e siècle, qui luttait en France pour s’emparer de la dictature sociale, attaqua avec fureur le clergé catholique et le christianisme, parce qu’ils étaient les soutiens de l’aristocratie ; si dans l’ardeur de la bataille, quelques-uns de ses chefs : Diderot, La Mettrie, Helvétius, d’Holbach, poussèrent l’irréligion jusqu’à l’athéisme, d’autres, tout aussi représentatifs de son esprit, si ce n’est plus, Voltaire, Rousseau, Turgot, n’arrivèrent jamais jusqu’à la négation de Dieu. Les philosophes matérialistes et sensualistes, Cabanis, Maine de Biran, de Gérando, qui survécurent à la Révolution, rétractèrent publiquement leurs mécréantes doctrines. On ne doit pas perdre son temps à accuser ces hommes remarquables d’avoir trahi les opinions philosophiques qui, au début de leur carrière, leur avaient assuré la notoriété et des moyens d’existence ; la Bourgeoisie seule est coupable ; victorieuse, elle perdit son irréligieuse combativité et ainsi que les chiens de la Bible, elle retourna à son vomi, le christianisme, qui comme la syphilis, est une maladie constitutionnelle qu’elle a dans le sang. Ces philosophes subirent l’influence de l’ambiance sociale : ils étaient bourgeois, ils évoluèrent avec leur classe.

Cette ambiance sociale, à l’action de laquelle ne peuvent se soustraire les bourgeois les plus instruits et les plus émancipés intellectuellement, est responsable du déisme d’hommes de génie, comme Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Faraday, Darwin, et de l’agnosticisme et du positivisme de savants contemporains, qui n’osant pas nier Dieu s’abstiennent de s’en occuper. Mais cette abstention est une implicite reconnaissance de l’existence de Dieu, dont ils ont besoin pour comprendre le monde social qui leur semble le jouet du hasard au lieu d’être régenté par la loi de nécessité, comme le monde naturel.

M. Brunetière, croyant lancer une épigramme contre la libre-pensée de sa classe, répète le mot du jésuite allemand Gruber, que "l’Inconnaissable est une idée de Dieu, appropriée à la Franc-maçonnerie". L’Inconnaissable ne peut être l’idée de Dieu pour personne ; mais il est sa cause génératrice aussi bien chez les sauvages et les barbares que chez les bourgeois chrétiens et les francs-maçons. Si les inconnus du milieu naturel ont rendu nécessaire pour le sauvage et le barbare l’idée d’un Dieu, et régulateur du monde, les inconnus du milieu social rendent nécessaire pour le bourgeois l’idée d’un Dieu, distributeur des richesses volées aux salariés manuels et intellectuels, dispensateurs des biens et des maux, rémunérateurs des actions, redresseurs des injustices et réparateur des torts. Le sauvage et le bourgeois sont entraînés à la croyance en Dieu, sans qu’ils s’en doutent, comme ils sont emportés par la rotation de la terre.

IV
Evolution de l’idée de Dieu

L’idée de Dieu, que les inconnus du milieu naturel et du milieu social ont déposée et fait germer dans le cerveau humain, n’est pas invariable ; elle varie au contraire d’après le temps et les lieux ; elle évolue à mesure que le mode de production se développe et transforme le milieu social.

Dieu, pour les Grecs, les Romains et les peuples de l’antiquité, était à demeure dans un lieu donné et n’existait que pour être utile à ses adorateurs et nuisible à leurs ennemis ; chaque famille avait ses Dieux particuliers, qui étaient les esprits des ancêtres divinisés, et chaque cité avait sa divinité municipale ou
poliade, comme disaient les Grecs. Le Dieu ou la Déesse municipale résidait dans le temple qui lui était consacré et était incorporé dans son effigie, qui souvent était un bloc de bois ou une pierre ; il ou elle ne s’intéressait qu’au sort des habitants de la cité. Les Dieux ancestraux ne s’occupaient que des affaires de la famille. Le Jéhovah de la Bible était un Dieu de cette sorte ; il logeait dans un coffre de bois, dit Arche Sainte, que l’on transportait quand les tribus se déplaçaient ; on la mettait en tête des armées, afin que Jéhovah se battît pour son peuple : s’il châtiait cruellement pour les manquements à sa loi, il lui rendait aussi de nombreux services, que rapporte l’Ancien Testament. Quand le Dieu municipal n’était pas à la hauteur des circonstances, on lui adjoignait une autre divinité ; les Romains, pendant la deuxième guerre punique, firent venir de Pessinonte la statue de Cybèle, afin que la déesse d’Asie Mineure les aidât à se défendre contre Annibal. Les Chrétiens n’avaient pas une autre idée de la divinité, quand ils démolissaient les temples et brisaient les statues des Dieux pour les déloger et les empêcher de protéger les pa&iulm;ens. -- Les sauvages pensaient que l’âme était le duplicata du corps, aussi leurs esprits divinisés, bien qu’ils s’incorporassent dans des pierres, des morceaux de bois et des bêtes, conservaient la forme humaine. Pareillement pour saint Paul et les Apôtres, Dieu était anthropomorphe ; aussi en firent-ils un Homme-Dieu, semblable à eux quant au corps et à l’esprit ; tandis que le capitaliste moderne le conçoit sans tête ni bras, et présent en tous les coins et recoins de la terre, au lieu d’être cantonné dans une localité quelconque du globe.

Les Grecs et les Romains, ainsi que les Juifs et les premiers Chrétiens, ne pensaient pas que leur Dieu fût l’unique Dieu de la création ; les juifs croyaient à Moloch, à Baal et aux autres Dieux des peuples avec qui ils guerroyaient aussi fermement qu’à Jéhovah, et les chrétiens des premiers siècles et du moyen âge, s’ils appelaient Jupiter et Allah des faux Dieux, ils les prenaient cependant pour des Dieux, pouvant accomplir des prodiges miraculeux tout aussi bien que Jésus et son père éternel . C’est parce qu’on croyait à la municipalité des Dieux, qu’il était possible que chaque ville eût un Dieu attaché à son service, renfermé dans un temple et incorporé dans une statue ou un objet quelconque ; Jéhovah l’était dans la pierre. Le capitaliste moderne, qui pense que son Dieu est présent dans tous les lieux de la terre, ne peut faire autrement que d’arriver à la notion d’un Dieu unique ; et l’ubiquité qu’il attribue à son Dieu empêche qu’il se le représente avec une face et des fesses, avec des bras et des jambes, comme le Jupiter d’Homère et le Jésus de saint Paul.

Les divinités poliades, qui convenaient aux cités guerrières de l’antiquité, toujours en lutte avec les peuples environnants, ne pouvaient répondre aux besoins religieux que la production marchande créait dans les démocraties bourgeoises des villes commerciales et industrielles, obligées au contraire d’entretenir des relations pacifiques avec les nations circonvoisines. Les nécessités du commerce et de l’industrie forcèrent la bourgeoisie naissante à démunicipaliser les divinités poliades et à créer des Dieux cosmopolites. Sept ou six siècles avant l’ère chrétienne, on observe dans les villes maritimes de l’Ionie, de la Grande Grèce et de la Grèce des tentatives pour organiser des religions, dont les Dieux ne seraient pas exclusivement monopolisés par une cité, mais qui seraient reconnus et adorés par des peuples divers, même ennemis. Ces nouvelles divinités, Isis, Déméter, Dionysos, Mithra, Jésus, etc..., dont plusieurs appartenaient à l’époque matriarcale, revêtaient encore la forme humaine, bien qu’on recommençât à sentir le besoin d’un Etre suprême, qui ne serait pas anthropomorphe ; mais ce n’est qu’à l’époque capitaliste que l’idée d’un Dieu amorphe s’est imposée, comme conséquence de la forme impersonnelle revêtue par la propriété des sociétés par actions.

La propriété impersonnelle des sociétés par actions, qui introduit un mode de pression absolument nouveau et diamétralement opposé à celui qui avait existé jusqu’alors, devait nécessairement modifier les habitudes et les mœurs du bourgeois et transformer par conséquent sa mentalité. Jusqu’à son apparition, on ne pouvait être possesseur que d’un vignoble dans le Bordelais, d’un tissage à Rouen, d’une forge à Marseille ou d’une épicerie à Paris. Chacune de ces propriétés, distinctes par le genre de l’industrie et la situation géographique, était possédée par un seul individu, ou par deux ou trois au plus ; il était rare qu’un même individu en possédât plusieurs. Il en va autrement avec la propriété impersonnelle ; un chemin de fer, une mine, une banque, etc., sont possédés par des centaines et des milliers de capitalistes, et un même capitaliste peut avoir côte à côte, dans son portefeuille, des titres de rentes des dettes publiques de France, de Prusse, de Turquie, du Japon et des actions des mines d’or du Transvaal, des tramways électriques en Chine, d’une ligne de paquebots transatlantiques, d’une plantation de café du Brésil, d’un charbonnage de France, etc. Le capitaliste ne peut avoir pour la propriété impersonnelle dont il possède les titres l’amour que le bourgeois a pour la propriété qu’il administre ou fait diriger sous son contrôle : il ne lui porte d’intérêt qu’à proportion du prix payé pour l’action et du taux du dividende qu’elle rapporte. Il lui est absolument indifférent que le dividende soit servi par une entreprise de vidange, une raffinerie de sucre ou une filature de coton et qu’il soit produit à Paris ou à Pékin. Dès l’instant que le dividende seul importe, les caractères différentiels des propriétés disparaissent ; et ces propriétés d’industries et de situations géographiques différentes s’identifient pour le capitaliste à une propriété unique, porteuse de dividendes, dont les titres, circulant à la Bourse, continuent à conserver divers noms d’industries et de pays.

La propriété impersonnelle, qui embrasse tous les métiers et s’étend sur tout le globe, déroule ses tentacules armées de suçoirs à dividendes aussi bien dans une nation chrétienne que dans un pays mahométan, bouddhiste ou fétichiste. L’accumulation des richesses étant la passion absorbante et maîtresse du bourgeois, cette identification de propriétés et de nature et de nationalités différentes, à une propriété unique et cosmopolite, devait se refléter dans son intelligence et influencer sa conception de Dieu . La propriété impersonnelle l’amène sans qu’il s’en doute à identifier les Dieux de la terre à un Dieu unique et cosmopolite, qui, d’après les pays, porte le nom de Jésus, d’Allah ou de Bouddha, et est adoré selon des rites différents.

Il est de fait historique que l’idée d’un Dieu unique et universel, qu’Anaxagoras fut un des premiers à concevoir, et qui pendant des siècles n’a vécu que dans le cerveau de quelques penseurs, n’est devenu une idée courante que dans la civilisation capitaliste. Mais comme à côté de cette propriété impersonnelle, unique et cosmopolite, il subsiste encore d’innombrables propriétés personnelles et locales, des Dieux locaux et anthropomorphes coudoient dans la cervelle du capitaliste le Dieu unique et cosmopolite. La division des peuples en nations, rivales commercialement et industriellement, oblige la Bourgeoisie à morceler son Dieu unique en autant de Dieux que de nations : aussi chaque peuple de la chrétienté croit que le Dieu chrétien, qui est cependant le Dieu de tous les chrétiens, est son Dieu national, comme l’était Jéhovah des Juifs et la Pallas-Athéna des Athéniens. Quand deux nations chrétiennes se déclarent la guerre, chacune prie son Dieu national et chrétien pour qu’il combatte pour elle et si elle remporte la victoire, elle chante des
Te Deum pour le remercier d’avoir battu la nation rivale et son Dieu national et chrétien. Les pa&iulm;ens faisaient battre entre eux des Dieux différents, les chrétiens font leur Dieu unique se battre avec lui-même. Le Dieu unique et cosmopolite ne pourrait détrôner complètement les Dieux nationaux dans la cervelle bourgeoise, que si toutes les nations bourgeoises étaient centralisées en une seule nation.

La propriété impersonnelle possède d’autres qualités, qu’elle a transmises au Dieu unique et cosmopolite.

Le propriétaire d’un champ de blé, d’un atelier de charpente ou d’une boutique de mercerie peut voir, toucher, mesurer, évaluer sa propriété, dont la forme nette et précise impressionne les sens. Mais le propriétaire de titres de rente d’une dette publique et des actions d’un chemin de fer, d’une mine de charbon, d’une compagnie d’assurances ou d’une banque ne peut voir, toucher, mesurer, évaluer la parcelle de propriété que représentent ses titres et ses actions de papier : dans quelle forêt ou édifice de l’Etat, dans quel wagon, tonne de houille, police d’assurance ou coffre-fort de banque pourrait-il supposer qu’elle se trouve. Son fragment de propriété est perdu, fondu dans un vaste tout qu’il ne peut même pas se figurer ; car s’il a vu des locomotives et des gares, ainsi que des galeries souterraines, il n’a jamais pu voir dans son ensemble un chemin de fer et une mine ; et la dette publique d’un Etat, une banque ou une compagnie d’assurances ne sont pas susceptibles d’être représentées par une image quelconque. La propriété impersonnelle ne peut prendre dans son imagination qu’une forme vague, imprécise, indéterminée ; elle est pour lui plutôt un être de raison, qui révèle son existence par des dividendes, qu’une réalité sensible. Cependant cette propriété impersonnelle, indéfinie comme concept métaphysique, pourvoit à tous ses besoins, ainsi que le Père céleste des chrétiens, sans exiger de lui d’autre travail et cassement de tête que d’encaisser des dividendes : il les reçoit dans une béate paresse de corps et d’esprit comme une grâce du Capital, dont la Grâce de Dieu, "le plus vrai des dogmes chrétiens" d’après Renan, est la réflexion religieuse. Il ne se tracasse la cervelle pas plus pour connaître la nature de la propriété impersonnelle qui lui donne des rentes et des dividendes que pour savoir si son Dieu unique et cosmopolite est homme, femme ou bête, intelligent ou idiot, et s’il possède les qualités de force, férocité, bonté, etc... dont avaient été gratifiés les Dieux anthropomorphes ; il ne perd pas son temps à lui adresser des prières, parce qu’il est certain qu’aucune supplication ne modifiera le taux de la rente et du dividende de la propriété impersonnelle dont son Dieu unique et cosmopolite est la réflexion intellectuelle.

En même temps que la propriété impersonnelle métamorphosait le Dieu anthropomorphe des chrétiens en un Dieu amorphe et en un être de raison, en un concept métaphysique, elle dépouillait le sentiment religieux de la Bourgeoisie de la virulence qui avait engendré la fièvre fanatique des martyrs, des croisés et des inquisiteurs ; elle transformait la religion en une affaire de goût personnel, comme la cuisine, que chacun accommode à sa façon, au beurre ou à l’huile, avec ou sans ail. Mais si la Bourgeoisie capitaliste a besoin d’une religion et si elle trouve le christianisme libéral à sa convenance, elle ne peut accepter sans de sérieux amendements l’Eglise catholique, dont le despotisme inquisitorial descend jusqu’aux détails de la vie privée et dont l’organisation d’évêques, de curés, de moines et jésuites, disciplinés et obéissant au doigt et à l’œil, menace son ordre public. L’Eglise catholique pouvait être supportée par la société féodale, dont tous les membres, du serf au roi, étaient hiérarchisés et reliés les uns aux autres par des droits et des devoirs réciproques ; mais elle ne peut être tolérée par la démocratie bourgeoise dont les membres égaux devant la fortune et la loi, mais divisés par des intérêts, sont entre eux en perpétuelle guerre industrielle et commerciale et veulent toujours avoir le droit de critiquer les autorités constituées et de les rendre responsables de leurs malchances économiques.

Le bourgeois qui, pour s’enrichir, ne veut être gêné par aucune entrave, ne pouvait également tolérer l’organisation corporative des maîtres de métiers, qui surveillaient la manière de produire et la qualité des produits. Il la brisa. Débarrassé de tout contrôle, il n’a plus que son seul intérêt à consulter pour faire fortune, chacun selon les moyens dont il dispose : il ne relève que de son élastique conscience pour la qualité des marchandises qu’il fabrique et vend ; au client de ne pas se laisser tromper sur la qualité, le poids et le prix de ce qu’il achète. Chacun pour soi et Dieu, c’est-à-dire l’argent, pour tous. La liberté de l’industrie et du commerce devait forcément se refléter dans sa manière de concevoir la religion, que chacun entend à sa manière. Chacun s’arrange avec Dieu, comme avec sa conscience en matière commerciale ; chacun selon ses intérêts et ses lumières interprète les enseignements de l’Eglise et les paroles de la Bible, mise entre les mains des protestants, comme le Code l’est entre les mains de tous les bourgeois.

Le bourgeois capitaliste qui ne peut être ni martyr, ni inquisiteur, parce qu’il a perdu la fureur de prosélytisme qui enflammait les premiers chrétiens -- ils avaient un intérêt vital à augmenter le nombre des croyants, afin de grossir l’armée des mécontents, livrant bataille à la société pa&iulm;enne -- a cependant une espèce de prosélytisme religieux, sans souffle et sans conviction, qui est conditionné par son exploitation de la femme et du salarié.

La femme doit être souple à ses volontés. Il la veut fidèle et infidèle selon ses désirs : si elle est l’épouse d’un confrère, et s’il la courtise, il lui réclame l’infidélité par devoir envers son Moi et il déballe sa rhétorique pour la débarrasser de ses scrupules religieux ; si elle est sa femme légitime, elle devient sa propriété et doit être intangible ; il exige d’elle une fidélité à toute épreuve, et se sert de la religion pour lui enfoncer dans la tête le devoir conjugal.

Le salarié doit être résigné à son sort. La fonction sociale d’exploiteur du travail exige que le bourgeois propage la religion chrétienne, prêchant l’humilité et la soumission à Dieu qui élit les maîtres et désigne les serviteurs, et qu’il complète les enseignements du christianisme par les principes éternels de la démocratie. Il a tout intérêt à ce que les salariés épuisent leur énergie cérébrale en controverses sur les vérités de la religion et en discussions sur la Justice, la Liberté, la Morale, la Patrie, et autres semblables attrape-nigauds, afin qu’il ne leur reste une minute, pour réfléchir sur leur misérable condition et sur les moyens de l’améliorer. Le fameux radical et libre-échangiste, Jacob Bright, appréciait si fort cette méthode stultifiante qu’il consacrait ses dimanches à lire et à commenter la Bible à ses ouvriers. Mais le métier d’abêtisseur biblique, que des bourgeois anglais des deux sexes peuvent entreprendre par désœuvrement et par boutade, est forcément irrégulier, comme tout travail d’amateur. La Bourgeoisie industrielle a besoin d’avoir à sa disposition des professionnels de l’abêtissement pour remplir cette tâche. Les clergés de tous les cultes les fournissent. Mais toute médaille a son revers : la lecture de la Bible pour les salariés présente des dangers que Rockefeller a su apprécier. Le grand trustificateur, afin d’y remédier, a organisé un trust pour la publication de bibles populaires expurgées des plaintes contres les iniquités des riches et des cris de colère envieuse contre le scandale de leur fortune. L’Eglise catholique, qui avait prévu ces dangers, y avait paré, en interdisant aux fidèles la lecture de la Bible, et en brûlant vif Wicklef, son premier traducteur en langue vulgaire. Le clergé catholique, avec ses neuvaines, ses pèlerinages, et ses autres mômeries, est de tous les clergés celui qui pratique le plus savamment l’art d’abêtir ; il est aussi le mieux agencé pour la fourniture des frères et des sœurs ignorantins à l’usage des écoles primaires, et des religieuses surveillantes à l’usage des ateliers de femmes. La haute bourgeoisie industrielle, à cause des multiples services qu’il lui rend, le soutien politiquement et pécuniairement, malgré l’antipathie qu’elle ressent pour sa hiérarchie, sa rapacité et son ingérence dans les affaires familiales.

V
Causes de l’irréligion du prolétariat


Les nombreuses tentatives faites en Europe et en Amérique pour christianiser le Prolétariat industriel ont complètement échoué ; elles n’ont pas réussi à le tirer de son indifférence religieuse qui se généralise à mesure que la production mécanique enrégimente de nouvelles recrues de paysans, d’artisans et de petits bourgeois dans l’armée de salariés.

Le mode mécanique de production, qui engendre la religiosité chez le bourgeois, crée au contraire l’irréligiosité chez le prolétaire.

S’il est logique que le capitaliste croie à une providence attentive à ses besoins, et à un Dieu qui l’élit entre des milliers et des milliers pour combler de richesses sa paresse et son inutilité sociale, il est encore plus logique que le prolétaire ignore l’existence d’une providence divine, puisqu’il sait qu’aucun Père céleste ne lui donnerait le pain quotidien s’il le priait du matin au soir, et que le salaire qui lui procure les premières nécessités de la vie, il l’a gagné par son travail ; et il ne sait que trop que s’il ne travaillait pas il crèverait de faim malgré tous les Bons-Dieux du ciel et tous les philanthropes de la terre. Le salarié est à lui-même sa providence. Ses conditions de vie rendent impossible la conception d’une autre providence : il n’a pas dans sa vie, comme le bourgeois dans la sienne, de ces coups de fortune, qui pourraient par magie le tirer de sa triste situation. Salarié il est né, salarié il vit, salarié il meurt. Son ambition ne peut aller au delà d’une augmentation de salaire pendant tous les jours de l’année et pendant toutes les années de sa vie. Les hasards et les chances imprévus de la fortune qui prédisposent les bourgeois aux idées superstitieuses n’existent pas pour le propriétaire ; et l’idée de Dieu ne peut apparaître dans le cerveau humain, que si sa venue est préparée par des idées superstitieuses de n’importe quelle origine.

Si l’ouvrier se laissait entraîner à la croyance en ce Dieu, dont il entend parler autour de lui sans y attacher aucune attention, il commencerait par questionner sa justice, qui ne l’allotit que de travail et de misère ; il le prendrait en horreur et en haine et se le représenterait sous la forme et l’espèce d’un bourgeois exploiteur, comme les esclaves noirs des colonies, qui disaient que Dieu était blanc, ainsi que leurs maîtres.

Assurément le salarié, pas plus que le capitaliste et ses économistes, ne se rend compte de la marche des phénomènes économiques et ne s’explique pas pourquoi, aussi régulièrement que la nuit succède au jour, les périodes de prospérité industrielle et de travail à haute pression sont suivies par des crises et des chômages. Cette incompréhension, qui prédispose l’esprit du bourgeois à la croyance en Dieu, n’a pas le même effet sur celui du salarié, parce qu’ils occupent des situations différentes dans la production moderne. La possession des moyens de production donne au bourgeois la direction sans le contrôle de la production et de l’écoulement des produits et l’oblige, par conséquent, à se préoccuper des causes qui les influencent : le salarié, au contraire, n’a pas le droit de s’en inquiéter. Il ne participe ni à la direction de la production, ni au choix et à l’approvisionnement des matières premières, ni à la manière de produire, ni à la vente des produits ; il n’a qu’à fournir du travail comme une bête de somme. L’obéissance passive des jésuites qui soulève la verbeuse indignation des libres-penseurs est la loi dans l’armée et l’atelier. Le capitaliste plante le salarié devant la machine en mouvement et chargée de matières premières et lui ordonne de travailler ; il devient un rouage de la machine. Il n’a dans la production qu’un but, le salaire, le seul intérêt que la Bourgeoisie a été forcée de lui laisser ; quand il l’a touché, il n’a plus rien à réclamer. Le salaire étant le seul intérêt qu’elle lui a permis de conserver dans la production, il n’a donc à se préoccuper que d’avoir du travail pour recevoir un salaire : et comme le patron ou ses représentants sont les donneurs de travail, c’est à eux, à des hommes de chair et d’os comme lui, qu’il s’en prend, s’il a ou n’a pas du travail, et non à des phénomènes économiques, que peut-être il ignore ; c’est contre eux qu’il s’irrite pour les réductions de salaire et le ralentissement du travail et non contre les perturbations générales de la production. Il les rend responsables de tout ce qui lui arrive de bien et de mal. Le salarié personnalise les accidents de la production qui l’atteignent, tandis que la possession des moyens de production se dépersonnalise à mesure qu’ils se mécanisent.

La vie que mène l’ouvrier de la grande industrie le soustrait encore plus que le bourgeois aux influences du milieu naturel, qui entretiennent chez le paysan la croyance aux revenants, aux sorciers, aux maléfices et autres idées superstitieuses. Il lui arrive de n’apercevoir le soleil qu’au travers les fenêtres de l’atelier et de ne connaître de la nature que la campagne environnante de la ville où il travaille et de ne la voir qu’à de rares occasions ; il ne saurait distinguer un champ de blé d’un champ d’avoine et un pied de pommes de terre d’un pied de chanvre : il ne connaît les productions de la terre que sous la forme qu’il les consomme. Il est dans une complète ignorance des travaux de champs et des causes qui influent sur le rendement des moissons : la sécheresse, les pluies torrentielles, la grêle, les ouragans, etc., ne lui font jamais songer à leur action sur la nature et ses récoltes. Sa vie urbaine le met à l’abri des inquiétudes et des troublantes préoccupations qui assaillent l’esprit du cultivateur. La nature n’a pas de prise sur son imagination.

Le travail de l’atelier mécanique met le salarié en rapport avec de terribles forces naturelles que le paysan ignore : mais au lieu d’être dominé par elles, il les contrôle. Le gigantesque outillage de fer et d’acier qui emplit l’usine, qui le fait mouvoir, comme un automate, qui parfois l’agrippe, le mutile, le broie, au lieu d’engendrer chez lui une terreur superstitieuse, comme le tonnerre chez le paysan, le laisse impassible et impavide car il sait que les membres du monstre métallique ont été fabriqués et montés par des camarades et qu’il n’a qu’a déplacer une courroie pour le mettre en marche ou l’arrêter. La machine, malgré sa puissance et sa production miraculeuses, n’a pour lui aucun mystère. L’ouvrier des usines productrices d’électricité, qui n’a qu’à tourner une manivelle sur cadran pour envoyer à des kilomètres la force motrice à des tramways, ou la lumière aux lampes d’une ville, n’a qu’à dire comme le Dieu de la
Genèse : "que la lumière soit", pour que la lumière soit... Jamais la sorcellerie plus fantastique n’a été imaginée ; cependant pour lui cette sorcellerie est chose simple et naturelle. On l’étonnerait fort si on venait lui dire qu’un Dieu quelconque pourrait, s’il le voulait, arrêter les machines et éteindre les lampes quand il leur a communiqué l’électricité ; il répondrait que ce Dieu anarchiste serait tout bonnement un engrenage dérangé ou un fil conducteur rompu et qu’il lui serait facile de chercher et de mettre à la raison ce Dieu perturbateur. La pratique de l’atelier moderne enseigne aux salariés le déterminisme scientifique sans qu’il ait besoin de passer par l’étude théorique des sciences.

Parce que le bourgeois et le prolétaire ne vivent plus dans les champs, les phénomènes naturels n’ont plus le pouvoir d’enfanter chez eux les idées superstitieuses, qui ont été utilisées par le sauvage pour élaborer l’idée de Dieu ; mais si l’un, parce qu’il appartient à la classe dominante et parasitaire, subit l’action génératrice d’idées superstitieuses des phénomènes sociaux, l’autre parce qu’il appartient à la classe exploitée et productive est soustrait à leur action superstitiante. La bourgeoisie ne pourra être déchristianisée et délivrée de la croyance en Dieu tant qu’elle ne sera pas expropriée de sa dictature des classes et des richesses qu’elle dérobe quotidiennement aux travailleurs salariés.

La libre et impartiale étude de la nature a fait naître et a fermement établi dans certains milieux scientifiques la conviction que tous ces phénomènes sont soumis à la loi de nécessité et que l’on doit rechercher leurs causes déterminantes dans la nature et non pas en dehors d’elle. Cette étude a de plus permis la domestication des forces naturelles à l’usage de l’homme.

Mais l’emploi industriel des forces naturelles a transformé les moyens de production en organismes économiques si gigantesques qu’ils échappent au contrôle des capitalistes qui les monopolisent, ce que démontrent les crises périodiques de l’industrie et du commerce. Ces organismes de production, quoique de création humaine, bouleversent le milieu social, lorsque les crises éclatent, aussi aveuglément que les forces naturelles troublent la nature lorsqu’elles se déchaînent. Les moyens de production modernes ne peuvent plus être contrôlés que par la société ; et pour que ce contrôle puisse s’établir, ils doivent au préalable devenir propriété sociale : alors seulement ils cesseront d’engendrer les inégalités sociales, de donner les richesses aux parasites et d’infliger les misères aux producteurs salariés et de créer les perturbations mondiales que le capitaliste et ses économistes ne savent attribuer qu’au hasard et à des causes inconnues. Lorsqu’ils seront possédés et contrôlés par la société, il n’y aura plus d’Inconnaissable d’ordre social ; alors, et alors seulement, sera définitivement éliminée de la tête humaine la croyance en Dieu.

* * *


L’indifférence en matière religieuse des ouvriers modernes, dont j’ai recherché les causes déterminantes, est un phénomène nouveau, qui se produit pour la première fois dans l’histoire ; les masses populaires ont, jusqu’ici, toujours élaboré les idées spiritualistes que les philosophes n’ont qu’à quintessencier et embrouiller, ainsi que les légendes et les idées religieuses, que les prêtres et les classes régnantes n’ont fait qu’organiser en religions officielles et en instruments d’oppression intellectuelle.

Paru dans le recueil "Recherches
sur l’Origine et l’Evolution des Idées
de Justice, du Bien, de l’Ame et de Dieu
",
Giard & Brière Ed., Paris, 1909.
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